Bonjour,
Suite à la carte blanche (CB) que notre Présidente a proposée à plusieurs journaux en Belgique et en Algérie au sujet de la venue de Boualem Sansal en Belgique, le site en ligne TSA, que nous remercions, a souhaité la publier (1), ses propos et sa démarche ayant retenu leur attention et éveillé leur curiosité.
À travers cet échange, ils ont également souhaité mieux découvrir son parcours et sa personnalité, mais aussi mieux comprendre la communauté algérienne de Belgique, dont ils connaissaient encore peu l’histoire, les trajectoires et les réalités, contrairement à la diaspora algérienne de France, davantage connue et médiatisée.
Celles et ceux qui la connaissent, ou qui acceptent d’aller au-delà des jugements parfois rapides, ne pourront que reconnaître que la liberté de ton qui l’a toujours caractérisée s’inscrit dans une démarche sincère, constructive et respectueuse du dialogue.
Nous vous souhaitons une excellente lecture et vous invitons à découvrir l’article ici
(1) Voici la version plus complète du texte, qui a dû être synthétisée afin de correspondre au format d’une carte blanche :
Quand la Belgique honore Sansal : une question de mémoire et de responsabilité
Je n’ai pas souhaité réagir immédiatement à ce que l’on appelle désormais « l’affaire Sansal ». J’ai préféré observer, écouter, lire.
Mais à mesure que les prises de position se sont enchaînées, que les plateaux se sont animés et que certains discours se sont radicalisés, allant jusqu’à viser aujourd’hui des institutions belges ou à évoquer une supposée « conquête de territoires » par l’islamisme à Bruxelles, j’ai été frappée par une démarche récurrente de dénigrement, à l’instar de ce que l’on observe souvent à l’égard de l’Algérie.
Aujourd’hui, Boualem Sansal semble vouloir s’y installer. Aurait-il reçu une mission messianique pour entamer une nouvelle croisade en Belgique ?
En tant que Belgo-Algérienne et présidente de l’association Les Amitiés belgo-algériennes – LABA asbl, cela ne me laisse pas indifférente. Le narratif tenu, qui a commencé par de l’« Algerian bashing », ne constitue pas une critique argumentée et ne contribue pas à la cohésion d’une société pourtant multiculturelle.
Certains propos alimentent aujourd’hui des récits révisionnistes, parfois relayés par des nostalgiques de l’Algérie française. Ces récits ne sont pas anodins : ils participent à une véritable désinformation. Ils vont jusqu’à nier l’existence historique de l’Algérie avant la conquête de 1830, comme si ce pays, que Sansal a lui-même qualifié de « petit truc », surgissait de nulle part.
Une telle lecture ne relève pas du débat d’idées : elle procède d’un effacement historique qui heurte profondément les mémoires. Cette mémoire est transmise de génération en génération. Elle est incarnée, familiale, intime. Elle renvoie à des trajectoires marquées par la violence de la guerre d’indépendance.
Plus encore, il remet en cause les frontières actuelles de l’Algérie, notamment dans sa partie ouest, ma région natale.
Or, dans de nombreux pays, contester l’intégrité territoriale de son pays constitue un délit pénal. C’est le cas en Algérie (article 87 bis), comme en France (article 411-1). C’est cela qui est à l’origine de son emprisonnement : une « atteinte à l’unité nationale ». Une nuance juridique essentielle.
Contrairement à ce que certains veulent faire croire, il n’a pas été emprisonné pour avoir critiqué le pouvoir. Il le faisait depuis plus de vingt ans, tout en continuant à vivre en Algérie et à circuler librement. Ce n’est pas l’existence d’un discours critique qui pose question. Il est légitime de porter un regard critique sur son pays. Encore faut-il que cette critique s’inscrive dans une démarche de responsabilité et de rigueur historique.
On le présente aussi comme un « penseur libre », engagé pour la liberté d’expression. Mais de quelle liberté parle-t-on, quand elle devient à géométrie variable ?
Il n’est pas à une contradiction près. Lui qui affirme avoir été emprisonné pour ses opinions soutient aujourd’hui la proposition de loi Yadan, un texte liberticide qui restreint la liberté d’expression, voire criminalise le simple soutien au peuple palestinien.
Dans mon engagement associatif, je m’efforce de tisser des liens et de valoriser un patrimoine algérien riche et pluriel. J’ai parfois le sentiment que cet investissement est balayé d’un coup d’éventail, comme au temps du prétexte ayant servi à la conquête coloniale de 1830.
Car il faut aussi dire les choses telles qu’elles sont vécues. En tant que citoyenne belgo-algérienne, je fais partie d’une minorité dont les voix peinent à porter. Combien de fois n’ai-je pas entendu : « l’Algérie, c’est la France » ? Une affirmation historiquement fausse, révélatrice d’un imaginaire persistant qui efface mémoires et identités.
Pourtant, la présence algérienne en Belgique s’inscrit dans une histoire de près de quatre-vingts ans, voire davantage si l’on remonte aux deux guerres mondiales[1], durant lesquelles des tirailleurs algériens[2] ont combattu sur le sol belge et inhumés dans la nécropole de Chastre[3].
Cette présence reste pourtant moins ancrée dans les mémoires que celle de la main-d’œuvre ouvrière, notamment dans les mines de charbon[4] des années 1940 et 1950, ou encore celle d’une mémoire militante marquée par la guerre d’indépendance et l’engagement d’activistes belges, notamment autour du Congrès d’Hornu[5] en 1954. Des activistes anticolonialistes belges[6] dont le dévouement, encore trop souvent occulté, mérite d’être connu et qui accompagne le travail de mémoire mené par LABA asbl[7]. Des figures [8]comme Serge Moureaux en témoignent.
Indépendante depuis plus de soixante ans, l’Algérie n’est pas figée dans le passé. Elle a traversé des épreuves majeures, au premier rang desquelles la décennie noire, marquée par un terrorisme d’une extrême violence, dans un contexte où se sont entremêlées dynamiques internes et influences extérieures dont certaines logiques d’ingérence et de déstabilisation que l’on observe encore aujourd’hui dans d’autres régions du monde.
Malgré ce lourd tribut, l’Algérie a su se relever seule, se reconstruire et affirmer sa souveraineté dans un environnement international complexe. Et aujourd’hui encore, elle n’échappe pas aux convoitises ni aux tentatives d’ingérence. Dans ce contexte, certains regards extérieurs s’appuient sur des figures comme Boualem Sansal ou Kamel Daoud pour promouvoir une lecture de l’Algérie souvent partielle et réductrice, qui occulte sa complexité. Leurs prises de position diversement reçues en Algérie, sont perçues par une partie de l’opinion comme ayant été instrumentalisées, dans un contexte marqué par des enjeux de visibilité médiatique. D’autant que d’autres écrivains algériens, tout aussi talentueux, ne bénéficient pas du même écho médiatique, refusant de s’inscrire dans ces logiques, ne jouant pas le jeu de l’extrême-droite.
À rebours de ces représentations, certains faits récents invitent pourtant à nuancer ces lectures. La visite du pape Léon XIV en Algérie, pays qui compte environ 10 000 catholiques, en est une illustration. Elle a contribué à mettre en lumière une réalité qu’on ne veut pas voir : celle d’une société capable de dialogue interreligieux et de coexistence, loin des clichés et des récits biaisés véhiculés contre ce pays.
Pour ma part, je considère que l’Algérie n’aurait pas dû l’emprisonner. Mais force est de constater que cette décision a contribué à renforcer sa visibilité, lui offrant un terrain propice à l’expression de positions déjà présentes, en convergence avec certains discours néocoloniaux, de la droite radicale et identitaire.
Aujourd’hui, ses soutiens d’hier s’en désolidarisent et, après une mise en scène tournée contre l’Algérie, la France, pourtant présentée comme le pays des Lumières, ne constitue plus pour lui un terrain favorable à la promotion de ses idées. Il semble désormais porter son regard (pourquoi pas marquer « dévolu ») vers la Belgique, dont la capitale, Bruxelles, est l’une des villes les plus cosmopolites au monde, où la cohésion sociale repose sur un équilibre fragile mais précieux ; une telle posture interroge quant à l’accueil qui pourrait lui être réservé.
Ce n’est pas l’existence d’un discours critique qui pose question. Il est légitime de porter un regard critique sur son pays. Encore faut-il que cette critique s’inscrive dans une forme de responsabilité et de rigueur historique.
Comment un homme qui dénonce la répression en Algérie peut-il soutenir un texte qui restreint la liberté d’expression, crée des délits d’opinion implicites et a été dénoncé par Amnesty International ?
Une telle lecture ne relève pas du débat d’idées : elle procède d’un effacement historique qui heurte profondément les mémoires. Cette mémoire est transmise de génération en génération. Elle est incarnée, familiale, intime. Elle renvoie à des trajectoires marquées par la violence de la guerre d’indépendance.
Je n’ai pas connu mon grand-père maternel, fusillé par l’armée française après avoir été dénoncé par un harki, laissant ma mère orpheline à l’âge de douze ans. Nos familles ont vécu l’ordre colonial dans sa violence.
C’est aussi cette mémoire, encore vive, qui nous rend particulièrement attentifs à la manière dont certaines réalités sont mises en lumière, ou au contraire reléguées au second plan.
Il est également important de rappeler que la société algérienne est plurielle. Forte de plus de 48 millions d’habitants, elle est traversée par une diversité de courants et d’opinions. Mais une constante demeure : un attachement profond à la souveraineté nationale et le refus de toute intervention étrangère.
Dans nos sociétés européennes, nous faisons face à de nombreux défis : montée des extrémismes, tensions identitaires, fractures sociales. Mais il existe aussi, au quotidien, des espaces de dialogue et de coexistence.
En tant que Belgo-Algérienne, je ne peux rester indifférente lorsque des discours touchant à mon histoire et à mon identité trouvent un écho dans l’espace public belge.
Car c’est bien là que se pose la question de la responsabilité.
Dans ce contexte, la décision d’honorer Boualem Sansal par l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique ne peut être considérée comme neutre.
Désormais actée, cette reconnaissance s’inscrit dans un environnement marqué par des tensions et des controverses.
Le fait que cet hommage ait eu lieu n’en rend que plus nécessaire le débat qu’il suscite, y compris au sein du monde culturel belge, où certaines voix appellent aujourd’hui à une réflexion critique.
Elle invite à réfléchir non seulement à la liberté d’expression, à la justesse mais aussi à la responsabilité qui accompagne toute forme de consécration publique.
Je les invite à m’accompagner en Algérie, à découvrir ce pays autrement.
Au-delà des tensions politiques, il y a un peuple, une histoire, une culture millénaire, une mosaïque de paysages et une richesse humaine qui méritent un regard plus juste, plus nuancé, plus apaisé.
Bruxelles, le 26 avril 2026,
Ghezala Cherifi,
Présidente
Association Les Amitiés belgo-algériennes – LABA asbl
[2] https://miniurl.be/r-6rq1 – https://miniurl.be/r-6rq2 – https://miniurl.be/r-6rq3